Je reviens du restau. Avec mes parents et mes frères, on a passé une très bonne soirée : les grands ont pas mal bu et ça a donné de véritables crises de rire sur le chemin du
retour, ça faisait longtemps que je n'avais pas vu mes parents comme ça. Et toute ma famille, d'ailleurs. Unie, réunie, personne pour s'être tiré à droite à gauche, on a eu du mal à tous se
retrouver le même soir au même endroit mais pour une fois, on a réussi.
* AaRon
Sauf que je commence à avoir l'impression de ne plus en faire partie, de cette famille, d'être de moins en moins à ma place avec eux. J'ai moins de choses à dire, je suis moins
drôle qu'avant, les yeux de mon père ne scintillent plus du fierté lorsque je pars dans mes grands discours humanistes qui, il faut le croire, ont perdu de leur saveur en même temps que j'ai perdu
mon droit à l'ignorance... à l'innocence, surtout.
J'ai dix-huit ans bientôt, et suis complètement irresponsable. Peut-être même plus qu'avant, lorsque j'avais douze ans à tout casser et que je faisais sagement tout ce qu'on
m'ordonnait. La moindre de mes paroles était alors du pain béni, j'étais la petite poète de la famille, promise par ma mère à devenir un écrivain célèbre.
Mais maintenant que cet avenir qui paraissait si brillant à mes parents approche à grands pas, maintenant que je n'ai jamais été aussi proche d'être grande, je ne peux plus me
dire future prof ou écrivain. Ni même signaler que je veux travailler avec des humains, vraiment, que les Hommes soient au cœur de mon futur métier. Il me faut faire des choix, à court et à plus
long terme, des choix précis et attachés à des bases solides.
Et si je leur disais... que je veux qu'on me foute la paix ? Voilà. Je veux être amoureuse et le rester, je veux toujours continuer à rêver. Je serai peut-être pas astronaute,
d'ailleurs j'en demande pas tant. Non, juste devenir quelqu'un. Quelqu'un... d'autre. Tellement éloigné de ce que je suis maintenant...
Petit à petit, j'ai le sentiment de perdre pied. Je me raccroche à mon amoureux, aux meilleurs amis avec lesquels je passe des moments qui n'ont pas de prix (merci Angie). Mais
sur moi, je n'ai plus aucune prise. Je n'ai plus beaucoup de temps pour moi, merci la prépa, pas de doute là dessus. Mais le peu de temps que j'ai, j'ai sans cesse l'impression de le gaspiller.
Qu'il part en fumée. J'ai des projets dans tous les sens : deux "oeuvres" (à mon échelle, cela va de soi) sont en cours de réalisation pour deux des hommes de ma vie, une sortie demain qui va
vraiment me faire du bien, une fête samedi soir qui promet d'être superbe, et des voyages en pagaille (Bruxelles, Londres, Berlin)...
Que du bonheur ? Je ne vous le fais pas dire, j'ai le cul dans le beurre comme dirait l'autre.
Je suis née avec une petite cuiller d'argent dans la bouche, pour faire
plus HK. Et j'ai l'impression de me comporter en sale gosse gâtée et de tout gâcher.
Parce que pour des choses très importantes, mais qui, il faut l'avouer, me font profondément suer, je n'ai aucune motivation. Aucune volonté. Arrêter de compenser mon stress sur
la bouffe (régime, ouais, aussi), passer mon putain de code que je traîne comme un boulet depuis un an maintenant alors que certains de mes potes ont eu leur permis entre-temps, reprendre mes
médicaments pour soigner ces saloperies d'allergies, me remettre à faire du sport... Plus toutes les paperasses super chiantes qu'il me faudra bien remplir un jour. Rien, de rien. Je me bloque, je
me braque, et j'ai l'impression d'aller à reculons.
Vous pourriez me dire : mais et alors ? Cette année, concentre-toi sur ta prépa! Sauf que voilà. Même ça, je peux pas. Enfin si, faut quand même pas déconner, je m'investis
beaucoup dans ce que je fais. Mais beaucoup, ça veut tout dire... ou rien. Surtout à l'échelle d'une Ju. Je sais que je pourrais être meilleure, mais j'ai tellement peur de passer à côté de tout le
reste. Je pourrais exploiter les quelques capacités que j'ose prétendre posséder, que j'ai envie de mettre à profit. Lire, écrire... Une énorme partie de ma vie. Et pourtant. Sous la contrainte,
plus rien.
Parce que je veux profiter d'autres moments, avec vous, avec eux, avec mon amoureux. Que je vis dans l'attente de ces moments là, si exceptionnels. Que j'ai attendu cinq jours de
vacances pendant près d'un mois... Et à l'heure où je vous parle, envolés. Plus rien. Le vide. Le néant du retour à Paris, le bruit... Les autres, surtout. Qui ont
"percé ma bulle de cristal de
leurs langues sales". Finie pour un temps,
paf! Explosée la bulle GrahouJu. Et ça fait mal, vraiment...
J'ai peur de devenir comme un de mes amis à présent un peu loin dont je ne citerai pas le nom : blasée. Je vois arriver les évènements, et puis je me dis : mais de toute façon,
dans quelques heures, quelques jours, mois, ce sera terminé. Tu vas attendre, te préparer, te réjouir, écrire des comptes à rebours sur ta main... et puis plus rien. Des souvenirs, du passé en
conserve dans une boîte, des sourires figés sur des photos qui ne sont même plus de papier. Je ne peux pas suspendre le temps
(Cashback), il passe, tranquille, sans se soucier de la gamine
qui voudrait tant le ralentir, devenir grande moins vite, ou plutôt! Devenir grande tout de suite.
Maman. Sans passer par toutes les étapes difficiles. Un boulot, un appartement, mon amoureux... Et puis un bébé. Le mien... Bizarre fantasme pour une jeune femme
de même pas dix-huit ans, non ? J'en connais au moins quelques unes qui le partagent (Camille, si tu passes dans mon coin), mais elles sont tellement peu nombreuses. Il est tellement plus normal,
et d'ailleurs j'approuve ces filles qui bossent pour leur avenir immédiat, qui pensent à leurs études, à leur situation...
D'ailleurs, est-ce qu'elles y pensent ? Si vous vous êtes reconnues,
mesdemoiselles, dites-moi : lorsque vous vous couchez à deux heures du matin pour finir une
dissert ou un exposé, qu'est ce qui vous fait garder les yeux ouverts ?
Pourquoi vous ne laissez pas tomber ? A quoi vous vous raccrochez, vous ? Me dites pas que
tout le monde tient debout pour la même raison, ce serait trop facile... Tout le monde ne veut pas un boulot qui gagne, si ?
Moi je ne pense pas en demander trop : je voudrais avoir suffisamment d'argent pour ne pas devoir m'en préoccuper constamment, mais surtout je voudrais faire quelque chose qui
m'intéresse. Un minimum, juste. Bon, avoir un petit ascendant sur les mâles qui bosseraient avec moi ce serait cool aussi, mais juste un petit plus. J'en demande même pas tant.
En attendant cet avenir, qui me paraît tellement, mais tellement loin! Faut bosser. Y retourner. Ne pas s'arrêter, tout ça... Et essayer de se réjouir dès qu'un joli moment se
présente. Nos vacances ont été... hors du temps, hors de tout, hors de nous même. Quelque chose d'à part, d'exceptionnel, comme une pause dans nos vies. Une pause-éclair, malheureusement... Cinq
jours comme condensés en quelques heures. Et cette tristesse, à la fin, cette lassitude. Comme à la fin de toutes les vacances, de tous les voyages, mais en pire.
Ce qui me fait tenir ? Encore une fois, voilà. Me dire que plus tard, la vie sera peut-être tout le temps comme ça. Les trucs bêtes du quotidien, que les couples mariés font sans
même le réaliser... ou ne font plus, parce qu'ils l'ont trop fait. Ce sont ces petites choses là que je veux pouvoir faire avec lui, avec toi, mon amour, pour la vie...
Mais alors, est ce que je ne serais bonne qu'à aimer ? Qu'est ce que je sais faire, réellement ? J'ai un bon sens du contact, oui. Et ? Ca ne me sert à rien dans l'état actuel
des choses. Je sais rêver, ça, aucun problème. Je rêve tout le temps, et beaucoup trop. Utopiste, idéaliste, féministe, gauchiste...
Triste. Rime facile, mais en ce moment c'est comme ça que je me sens. Un peu vide, même pas énervée ou déprimée, ce serait trop facile! Triste de me dire que je n'ai finalement
pas les qualités qu'on me prêtait, ou qu'elles sont inutiles, inexploitées, et que mes gros défauts me paralysent et m'empêchent d'aller de l'avant. Je préfère stagner que repartir en arrière,
comme certains que je ne citerai pas donnent l'impression de le faire, certes. Mais je voudrais courir vers un avenir brillant, les cheveux dans le vent et tous les clichés possibles au
rendez-vous. Juste...
profiter.
Mais je ne sais pas comment. Je ne peux pas prendre mon temps, c'est lui qui me prend, et il passe tellement vite... insaisissable. Je pourrais m'oublier, complètement, me
laisser aller... Mais pour me retourner sur quoi, après ? Un champ de ruines, une vie déconstruite, à terre. Impossible à rebâtir. Et pas de lointain avenir. Me reprendre en main, alors. Faire tout
ce que j'ai envie de faire, établir un planning méga serré, pas une minute pour penser. Mais ça non plus... J'ai besoin de me poser, de tout mettre de côté, de penser. A tout, à rien, à vous, à
toi. Puis de repartir, doucement... Mais comme ces moments de calme se font de plus en plus rare, je m'en ménage là où je ne devrais pas, et des tas de choses restent en suspens. Je cours à toute
vitesse après le temps, et je laisse beaucoup trop de cadavres oubliés sur mon passage.
J'ai une trouille, si vous saviez... D'y retourner, de recommencer, encore.
Métro, boulot, dodo... Et puis quelques minutes pour réfléchir, me re-poser, tenter de mieux
comprendre des choses qui sembleront toujours me dépasser. Remettre à plus tard, sans cesse, et puis oublier, ne jamais rien faire.
Me sentir inutile, toute petite, comme ce soir. Je n'ai plus aucune prise sur le temps, ni sur moi-même, en conséquent comment pourrais-je avoir une quelconque prise sur le monde
? Est ce que je vais devoir attendre dix ans avant de faire la Révolution ? Et là, au milieu du boulot et des tâches ménagères, est ce que j'y penserai encore ? Est ce que j'aurai tout oublié de ce
que c'est d'être un enfant, un adolescent, est ce que je me comporterai avec mon gosse comme mes parents, parfois, se comportent avec moi ?
Tant de questions qui tournent, retournent dans ma tête... Et seul le Temps, l'avenir, ce foutu avenir qu'on nous promet si coloré, riche dans tous les sens du terme
(travaillez, travaillez plus, vous ne gagnerez rien)... Standardisé. Formaté. Prêt à l'emploi, prêt à porter. Le paradoxe dans l'histoire, le lézard dans le potage, c'est ce que mon idéal
d'avenir est fait d'un modèle mais tellement banal! Tellement niais, normal... C'est mal de vouloir être heureuse avec ce que la vie peut peut-être nous vendre (offrir, non, ce serait trop beau) de
plus simple ? Mais justement... Pas de gloire, pas d'éclat, rien de plus que moi, toi, eux.
Nos idées, nos idéaux, nos projets. Mis en commun, vécus ensemble, pire que ça : partagés. Les joies, les peines... En espérant que la vie nous épargne des dernières. Et des
rêves, de l'écriture, de la politique, des relations humaines, comme une myriade de tentatives pour changer le monde. Pouvoir crier : je suis là, j'existe, et moi aussi je peux dire et faire des
choses intéressantes. Maman, papa, regardez-moi... Je suis pas si inutile que ça. Promis.
Pas très gai comme article pour
reprendre ce blog en main, justement, mais il vient vraiment de moi. Je vous raconterai les banalités plus tard, pour l'instant j'ai un
petit coup dans le nez et une grosse envie de pleurer sur vos épaules. En espérant que je ne devienne jamais trop lourde à porter... On a tous nos moments de doute, mais celui-ci dure depuis un
moment. Et toute l'organisation du travail du monde n'y changera rien. C'est moi qu'il faudrait réorganiser, entièrement, de la tête aux pieds. Juste faire de moi quelqu'un qui sans s'apprécier ou
s'estimer, se supporte. Juste le temps que je grandisse, et qu'enfin je réalise mes rêves... en espérant que ce ne sera pas
en vain. A bientôt, tous.
Je t'aime... mais c'est là ma seule certitude. Merci d'être toi. _bug_fck